05 décembre 2016 ~ 0 Commentaire

Lettre ouverte

À ma mère.

Parce que le silence est lourd et la parole difficile. 

 Je suis bisexuelle.

C’est comme ça. C’est moi. Je suis ainsi, ça fait partie de moi au même titre que ma passion pour les livres, ma susceptibilité et mon incapacité à jongler. Entre autre. C’est mon identité, ma personnalité. 
Mais ça, tu ne l’accepte pas. Tu ne l’a jamais accepté, depuis le début. Tu as refusé d’en parler, toujours. 
Alors on n’en parle pas.
Tu évites le sujet. Si jamais j’aborde le sujet devant toi, tu as une mine dégoûtée. Si j’essaie de t’en parler, tu esquives. Tu balances des phrases consensuelles et tu passe à autre chose.
Alors on n’en parle pas.
Mais c’est moi. Ta fille. Je suis bisexuelle. Si tu ne comprend pas, alors parle-moi. Demande-moi.

Non, je ne suis adepte du triolisme : être bisexuelle ne veut pas dire aimer les deux sexes en même temps. Non, je ne suis pas à 50% hétéro et à 50% lesbienne. Je ne suis pas la moitié de quelque chose, je suis entière. Non, si je suis en couple, je ne vais pas tromper l’un avec l’autre sexe. Non, je ne suis pas accro au sexe. 

J’aime les filles. J’aime les hommes. Je m’attache à quelqu’un parce que cette personne est intéressante.
Mais un jour, une relation sérieuse, une fille … Te la présenterais-je ? Je n’en suis pas sûre, Maman. Non, je sais que je ne le ferais pas.
Parce que j’ai peur. Peur de ce que tu vas penser. Peur de ce que tu vas dire. Peur parce que les mots que tu as eu par le passé m’ont blessé. Profondément. 
Te souviens-tu de ce soir-là ? Quand j’ai fait mon coming-out ? Entre le plat et le fromage, littéralement. Il y avait une de tes meilleures amies, son mari et toi. Vous parliez des vacances, des beaux garçons sur la plage, riant en disant que j’aurais pu regarder à loisir, ajoutant qu’il y avait aussi quelques jolies filles pour le plaisir des yeux masculins mais que ça ne m’intéressait pas, bien sur.
« Tu sais, une fille, ça ne me dérangerait pas ! » La phrase, lancée d’un air anodin, ne l’était pas. Voilà, c’était dit, j’avais lâché la bombe. Et j’attend ta réaction, la boule au ventre. Je me rassure en me disant que tu étais quelqu’un d’ouvert, que tu m’as toujours dit que tu m’accepterais comme je suis, que tu m’aimerais sans condition.
Silence. Puis, ton amie, S. : Donc tu es bisexuelle.
J’approuve. De nouveau un silence puis …

« Les jeunes ne savent plus quoi inventer pour se rendre intéressant. De toute façon, on ne peut pas être attiré par les deux sexes, il faut choisir. C’est qu’une passade, ça lui passera. »

Voilà. En quelques phrases, fin de l’histoire. Tu fumes, sur la terrasse, parlant de cette génération perdue parce que trop gâtée.
J’avais seize ans. J’ai eu mal. Très mal. J’ai pleuré, un peu. J’ai râlé, beaucoup. Et j’ai accepté ton intolérance, les silences gênés et les efforts acrobatiques pour éviter le sujet. J’ai accepté de voir mon identité sexuelle rabotée, maltraitée, insultée. J’ai appris à assumer devant le reste du monde, mais devant toi, je suis ta gentille petite hétéro de fille. 
Seulement, ça n’est pas moi. Je ne veux pas jouer un rôle.

Tu sais, j’avais à peine douze ou treize ans quand je me suis rendue compte que je regardais autant les filles que les garçons. Quand j’ai compris que je n’étais pas forcément comme tous le monde. J’ai eu peur. Il m’a fallut du temps pour mettre un mot sur ce que je ressentais. Pour comprendre. 
Je suis bisexuelle.
Mais le pire n’est pas l’angoisse de ne pas comprendre mais l’angoisse de l’intolérance. Toi, Maman, la seule personne au monde qui est censée m’aimer sans conditions, quoi que je fasse et quoi que je dise, toi qui te dit si ouverte et tolérante … Finalement, c’est toi qui est biphobe. Finalement, c’est toi qui refuse de m’accepter.
J’ai fêté mes vingt-et-un ans au mois de mars. Cinq ans donc se sont écoulés depuis mon coming-out.
Cinq années d’un silence lourd. Cinq années d’un silence gêné. Cinq années d’un silence intolérable.
Je ne te demande pas d’approuver, Maman. Je te demande d’accepter. D’aborder le sujet comme n’importe quel autre sujet, au lieu de l’éviter.

Orlando, en Floride. 49 morts dans une boîte de nuit. Un attentat homophobe.
Quelques jours plus tard, je t’en parle, encore sous le choc. Émue, touchée, bouleversée. Je te parle de ma peur de voir ce genre d’horreur se reproduire, de la difficulté du regard des autres dans la rue. Je te parle de ma douleur et de ma colère face à l’intolérance. Je me demande quand tout cela prendra fin.
« Tout cela s’arrêtera quand les hommes cesseront de se faire la guerre. »
Voilà, fin de la discussion. On change de sujet.
C’est tout ? Tout ce que tu as à dire ..? Une phrase consensuelle à deux balles et basta.
C’est empli d’une violence contenue, c’est dur, c’est méprisant.
Et voilà. Encore une fois, on n’en parle pas. 
Encore une fois, le silence gêné et la démarche acrobatique pour ne pas parler de ma bisexualité.
Encore une fois, je ne dis rien. 

Mais ça suffit. J’en ai assez. Je ne suis pas une petite hétéro conventionnelle.

Je suis bisexuelle. Et j’aimerais que tu l’accepte, Maman. Parce que je ne veux pas me cacher.

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